Le Quichotte et La France - Histoire(s) d’une fascination ancestrale

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Don Quichotte et Sancho Pansa - Madrid

Dossier préparé et rédigé par :
- Serge FOHR
Professeur Agrégé d’espagnol, attaché culturel à l’ambassade de France à Madrid
- Jean-Luc PUYAU
Professeur Agrégé d’espagnol, membre scientifique de la Casa de Velázquez

« La poésie c’est mon dada
Et l’utopie mon topo »
Claude Nougaro, Don Quichotte et Sancho

Préambule

Traduction et iconographie ont été les deux sources d’inspiration qui ont nourri l’imaginaire des innombrables admirateurs que le Quichotte compte en France.
Mais, plutôt que de refaire, pour la énième fois, l’histoire ou l’exégèse du Quichotte et d’énumérer les emprunts que la France littéraire et artistique a faits au chef-d’œuvre de Cervantes, il nous a semblé préférable de nous intéresser à quelques aspects de l’œuvre en gardant en mémoire le rôle capital qu’a joué, au long des siècles, le processus de traduction et en appuyant notre réflexion sur quelques exemples significatifs que vient enrichir le regard aigu de l’un des écrivains espagnols les plus talentueux du moment.

1. En guise d’introduction

L’Espagne célèbre en 2005 les 400 ans de la première édition du Quichotte parue en 1605 . Pour le gouvernement espagnol issu des urnes du 14 mars 2004, il s’agit de saisir cette occasion unique pour affirmer la vocation universelle de la culture et de la littérature espagnole et pour mettre en place un ambitieux plan d’accès à la lecture pour tous. A cet égard, l’impressionnante percée qu’effectue la langue espagnole sur les cinq continents est un hommage indirect rendu à la langue de Cervantes et à l’Institut Cervantes qui se veut le flambeau de la langue et de la culture espagnole à travers le monde.
Mais, en réalité, le Quichotte n’a guère besoin de cette publicité pour exister tant la renommée de Cervantes et de son oeuvre est grande comme en témoigne l’information suivante : le 8 mai 2002, à l’occasion de la remise des Prix Nobel, l’Institut Nobel et le Club du livre norvégien ont organisé un concours informel et ont réuni une centaine d’écrivains venus de 54 pays différents pour leur demander quel était, à leur avis, le meilleur livre jamais écrit. Ils ont choisi le Quichotte, devant Madame Bovary, et certains parmi ces écrivains ont recommandé aux lecteurs de ne pas mourir avant de l’avoir lu !
Bien évidemment le caractère scientifique de cette initiative peut prêter à sourire mais il n’en demeure pas moins que le Quichotte est, sans conteste, l’un des symboles de la littérature universelle et probablement le premier roman moderne jamais publié. Il est de tradition, en outre, d’affirmer que le Quichotte est l’œuvre la plus traduite au monde, loin devant la Bible. Il est rare, par ailleurs, qu’un personnage occulte presque complètement son auteur car si nous savons tous quelque chose sur Don Quichotte, qui connaît vraiment Miguel de Cervantes y Saavedra ?
La France n’a pas échappé à cet engouement et les liens culturels avec l’Espagne sont, par ailleurs, tellement ancestraux qu’il paraissait difficile, en cette année commémorative, d’évoquer la relation entre nos deux cultures sans faire un passage par le Quichotte quand on sait que notre pays a réservé, dès sa parution, un accueil enthousiaste au chef d’œuvre de Cervantes puisque sa première traduction en français a, paraît-il, été épuisée en 3 mois et l’intégralité de la première partie fut traduite avant que - Cervantes ait terminé la rédaction de la seconde !
C’est à César Oudin que revint l’honneur d’ouvrir le ban des innombrables traductions en français du Quichotte. Il traduisit la première partie en 1614, Rosset la seconde en 1618 et tout au long du XVIIè siècle, nous le verrons, le Quichotte confirma son succès initial, succès qui, par la suite, ne se démentit pas puisque au XVIIIè siècle on dénombre 36 éditions différentes du Quichotte en français.
Mais, paradoxalement, la traduction de Oudin est restée dans les mémoires parce qu’elle a fait autorité pratiquement jusqu’à la moitié du XIXè siècle où apparut la version de Viardot, en 1836. Et le Quichotte entra définitivement dans le panthéon éditorial avec la traduction que Jean Cassou réalisa en 1949 pour la Pléiade. A ce propos, Apollinaire lui-même rédigeait dès 1904 un essai consacré au Quichotte de Cervantès qui fut inclus dans ses œuvres complètes en prose.

La France reste, donc, l’un des pays où le Quichotte a le plus marqué des générations d’intellectuels, d’écrivains, de romanciers, de poètes, de philosophes, d’artistes. Nous pourrions presque affirmer que de César Oudin à Claude Nougaro et sa chanson « Don Quichotte et Sancho », en passant par Serge Reggiani, Jacques Brel, Pablo Picasso, Bernard Buffet et Gérard Garouste, toutes les époques, tous les genres ont, chez nous, utilisé l’image du Chevalier errant et de son fidèle Sancho que Daumier et Doré, particulièrement, ont si bien illustrés. Sorel avec le Berger extravagant, Flaubert avec Bouvard et Pécuchet, Stendhal, Balzac, Daudet avec Tartarin de Tarascon, Rostand avec Cyrano sont quelques-uns de nos auteurs qui ont été inspirés par le Quichotte et qui l’ont en partie ressuscité à travers leurs personnages.

Joseph Perez, dans son ouvrage de référence sur l’Espagne , montre bien comment l’avènement des Rois Catholiques et la découverte du Nouveau Monde font de l’Espagne certes la première puissance de l’Occident voire du monde au XVIIº siècle, mais surtout rapprochent la Péninsule de l’Europe alors qu’avant 1492 l’essentiel était la Reconquête qui s’acheva avec la prise de Grenade. La Flandre, la Franche Comté, Naples tombent dans l’escarcelle des Rois d’Espagne et avec Charles Quint puis Philippe II l’Espagne devient vraiment l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

A la gloire militaire, politique et économique vient s’ajouter la gloire littéraire et le fameux Siècle d’Or où rivalisent notamment les Lope de Vega, Tirso de Molina, Calderon, Quevedo sans oublier le succès de la Picaresque avec le Lazarillo de Tormes et bien évidemment Cervantes. C’est dans ce contexte de forte hispanophilie que Oudin entreprend la divulgation du Quichotte en France après avoir traduit la Galatée et que Cervantes peut affirmer, probablement, nous le verrons, dans un élan d’utopique candeur qu’en France tout le monde parle le castillan.

2. Introduction et réception du Don Quichotte en France au début du XVIIè siècle

Il nous a donc semblé intéressant d’observer les « circonstances » qui ont permis au roman d’obtenir dans le pays voisin le succès immédiat que Jean Canavaggio, l’un des grands spécialistes de Cervantes, soulignait encore dans une entrevue récente qu’il a eu la délicatesse de nous accorder .
Certes, l’exercice de traduction a tenu dans ce processus un rôle de premier plan. Tout porte à croire, en effet, que la célèbre phrase que Cervantes lui-même écrit dans le Persiles en 1617 (« En Francia, ni varon ni mujer deja de aprender la lengua castellana »), offre une vision plus idéalisante que réelle de la « bonne éducation » française.
S’il a été démontré que c’est dans les premières années du XVIIº siècle que l’intérêt des Français pour la langue espagnole commence à se développer sous l’impulsion des alliances politiques , il faut reconnaître que la grande majorité des lecteurs possibles se seraient trouvés dans l’embarras s’il leur avait été demandé de lire une œuvre littéraire en castillan. Nous en voulons pour preuve l’immense quantité de traductions de l’espagnol au français qui ont été publiées à Paris entre 1600 et 1630, et parmi lesquelles se détache clairement la production romanesque.
Quelques titres emblématiques méritent d’être cités : Guzman d’Alfarache, de Mateo Alemán, 1600 (Chappuis) ; l’Histoire des guerres civiles de Grenade, de Pérez de Hita, 1606 ou Lazarille de Tormes, 1615 (Baudoin). Mais de tous les romanciers d’Espagne, c’est déjà Cervantès qui semble le plus connu et apprécié : ses Nouvelles exemplaires ont été traduites en 1615 par Rosset et Vital d’Audiguier et Persiles et Sigismonde, en 1618.

Il importe, cependant, de savoir que le public français non-hispanophone a d’abord connu le Quichotte à travers deux extraits : on veut parler de la nouvelle du Curieux impertinent (publiée en 1608 par Nicolas Baudoin) et de l’épisode de la mort du berger Chrysostome (qui sera imprimé l’année suivante d’un auteur anonyme). Dans les deux cas, le texte espagnol est donné au lecteur accompagné de sa traduction ; mais la différence est incommensurable entre la précision du travail de Baudoin et l’adaptation capricieuse que s’autorise son contemporain. Ce deuxième fragment paraît sous le titre : Homicidio de la Fidelidad y la Defensa del Honor. Le Meurtre de la Fidélité, et la Défense de l’Honneur. Où est racontee la triste, et pitoyable avanture du Berger Philidon, et les raisons de la belle et chaste Marcelle accusee de sa mort. Avec un discours de Don Quixote, De l’excellence des Armes sur les Lettres. Il s’agit, comme on voit, d’un opuscule (constitué de cent vingt-cinq pages) dans lequel sont accolés différents épisodes ; l’auteur n’hésite ni à modifier le nom des personnages (Chrysostome, par exemple, devient Philidon), ni à transformer des chapitres ou à faire l’ajout de commentaires.

Dans l’un et l’autre cas, il est frappant d’observer que les passages retenus ne concernent jamais les multiples aventures du personnage central : lorsqu’il apparaît (dans le livret de 1609), Don Quichotte défend la supériorité des Armes sur les Lettres ; ce qui équivaut à dire qu’il n’accomplit aucune action qui ne soit celle de parler. Selon toute vraisemblance ces choix sont autant de concessions que les auteurs ont faites aux goûts et aux modes de leur temps. Mais ils ont pour effet pervers de montrer précisément aux Français ce que le livre de Cervantes n’est pas -comme l’observait en 1931 le critique Maurice Bardon dans une vaste étude intitulée « Don Quichotte en France au XVIIº et au XVIIIº siècles. 1605-1815 » :

Le Don Quichotte, satire du romanesque, semble avoir plu, d’abord, par le romanesque qui s’y intercale en plusieurs endroits et y fait longueur. Il ne pouvait, croyons-nous, en être autrement. La vogue, entre 1600 et 1610, va tout entière au genre pastoral, sentimental, chevaleresque .

On ne peut parler légitimement de « traduction française du Quichotte » qu’à partir de 1614, lorsque César Oudin remet au libraire Jean Foüet une version intégrale de la première partie, qu’il a intitulée : L’ingenieux Don Quixote de la Manche composé par Michel de Cervantes, traduit fidellement d’espagnol en françois, et dédié au Roy par Cesar Oudin, secrétaire interprète de Sa Majesté, ès langues germanique, italienne et espagnole. On sait qu’Oudin n’est pas seulement traducteur (ou interprète au service de la Cour) : s’il vivait aujourd’hui, certains de ses travaux -tels que la Grammaire et Observations de la Langue espagnolle (parue en 1597) ou le célèbre Thresor des deux langues françoise et espagnolle (1607)- le désigneraient sans doute comme un « hispaniste » préoccupé par la connaissance des langues. Ces essais permettent même de poser qu’une réflexion (qu’il faut bien qualifier de linguistique) a précédé -ou accompagné- la mise en mots d’une langue dans une autre. Bref : on voit dans son travail l’embryon d’une démarche scientifique, confirmée par le fait qu’il s’est essayé à traduire, par ailleurs, deux autres textes issus du même auteur : le Curieux impertinent (qui semble donc avoir plu en 1808) et le roman pastoral La Galathée.

Ce que relèvent surtout les « traductologues », dans la version proposée par Oudin, c’est l’extrême littéralité dont son texte fait montre. Canavaggio résume ce sentiment en rapportant un propos de Jean Cassou (qui a revu, en 1949, la première traduction du Quichotte) : « Cassou, qui a soumis à une ample révision l’ensemble du travail mené par ses prédécesseurs, a bien senti le point faible de la version d’Oudin : une trop docile complaisance aux tournures espagnoles » . Ce qui pose problème, en effet, c’est que son intention louable de serrer au plus près le texte de départ a souvent pour effet de servir au lecteur francophone (même à celui du XVIIº siècle) une parole dans laquelle il a peine à reconnaître sa langue.
César Oudin (décédé le 1º octobre 1625) n’a pas tenu la promesse qu’il faisait à son lecteur en 1620 : « si tu luy continuë cette affection, le désir m’augmentera de contribuer à ton contentement tout ce qui me sera possible, je t’en prie, attendant un second Tome que je te donneray en bref ». C’est à un poète mineur contemporain, François de Rosset, que revient le privilège de traduire, en 1618, l’autre partie du livre sous le titre : Seconde partie de l’histoire de l’ingénieux et redoutable chevalier, Dom-Quichot de la Manche . Si l’on ne peut nier à ce deuxième traducteur une même volonté de restituer la démarche de Cervantès, il faut admettre que sa contribution n’offre pas les mêmes garanties scientifiques que celle de son prédécesseur : aux libertés qu’il s’accorde -en omettant ou en développant certains passages- s’ajoute un éventail d’inexactitudes qui peuvent aller jusqu’au non-sens ! De plus, il est un point commun - et des plus regrettables - à ces deux traductions : l’une comme l’autre ont échoué, de l’avis des spécialistes, dans l’entreprise délicate de rendre dans la langue française les vers du Quichotte. Et l’on observera, s’il était nécessaire, que sa condition de poète n’a pas permis à François de Rosset de faire dans ce domaine meilleure figure qu’Oudin qui n’a jamais écrit (à ce qu’on sait) de poésie.

Mais l’essentiel de l’affaire réside peut-être dans l’effet qu’ont eu ces traductions sur le public français. La première partie du Quichotte a été réimprimée sept fois : en 1616, 1620, 1625, 1632, 1639, 1646 et 1665 (accompagnée, dans les trois dernières éditions, par le texte de Rosset). La conséquence logique, c’est qu’une des œuvres fondatrices du roman moderne -destiné à prendre le pas sur la littérature de chevalerie que l’époque encensait - a pu faire partie, dès les premières années du XVIIº siècle, du fonds de culture commune des érudits français. Outre qu’ils ont aiguillonné l’esprit d’une quantité sans doute inestimable de lecteurs non-hispanophones, les deux traducteurs ont offert à nos artistes un matériau capable d’inspirer une multitude de créations non-linguistiques (au premier rang desquelles figurerait peut-être l’iconographie). Ajoutons enfin que ces premières versions françaises du Quichotte ont ouvert la voie à un nombre important de traductions, dont les plus récentes nous ont été livrées en 1997 par Aline Schulman (aux éditions du Seuil) et en 2001 par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner (nouvelle édition de la Pléiade). Bien entendu, ces travaux entrent de plein droit dans le champ des études cervantines, que d’aucuns considèrent aujourd’hui -et peut-être à juste titre- comme un des « points forts » (ou si l’on ose : des fleurons) de l’hispanisme français.

3. De la variété en traduction

Pour illustrer la haute importance de ces débats sans leur accorder, cependant, trop de solennité, nous avons tenté de leur donner une dimension ludique et de donner à la traduction toute la place qu’elle occupe dans la divulgation du Quichotte en France. Ainsi, nous a-t-il paru intéressant pour ne pas dire divertissant de mettre en regard les variantes de la traduction qui ont été faites de deux passages de l’oeuvre :

A. L’incipit, qui constitue la phrase la plus célèbre peut-être du roman.

B.Une phrase particulièrement complexe de la première partie, chapitre 1.

Le lecteur jugera de la pertinence de chacune de ces variantes et apportera, pourquoi pas, la sienne..

A. L’incipit dit en espagnol :

« En un lugar de la Mancha de cuyo nombre no quiero acordarme, no ha mucho tiempo que vivía un hidalgo de los de lanza en astillero, adarga antigua, rocín flaco y galgo corredor »

Il apparaît en français, et au fil du temps, sous les versions suivantes :

1- « Il n’y a pas longtemps qu’en un lieu de la Manche du nom duquel je ne me veux souvenir demeurait un gentilhomme de ceux qui ont la lance au râtelier, une targe antique, un roussin maigre et un levrier bon coureur. »
Michel Cervantès, Histoire de Don Quichotte de la Manche - Première traduction française par César Oudin et François de Rosset, 1614, Paris, Ernest Flammarion, 1931, t. 1, p. 19.

2- « Dans un bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un de ces hidalgos qui ont lance au ratelier, targe antique, roussin maigre et lévrier de chasse. »
Miguel de Cervantes Saavedra, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction par Xavier de Cardaillac et Jean Labarthe, Toulouse, Edouard Privat, 1923, t. 1, p. 21.

3- « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondâche antique, bidet maigre et lévrier de chasse. »
Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction de Louis Viardot, 1836, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, t. 1, p. 51.

4- « Dans un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, targe antique, roussin maigre et lévrier bon coureur. »
Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction de César Oudin revue par Jean Cassou, 1949, Paris, Gallimard, Folio classique, 1988, t.1, p. 67.

5- « Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un de ces gentilhommes qui ont lance au râtelier, bouclier à l’ancienne, roussin efflanqué, et lévrier de course. »
Miguel de Cervantes Saavedra, Don Quichotte de la Manche, traduction par Francis de Miomandre, 1957, Livre de Poche, 1962, t. 1, p. 15.

6- « Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n’y a pas longtemps un de ces gentilhommes avec lance au râtelier, bouclier de cuir à l’ancienne, levrette pour la chasse et rosse efflanquée. »
Miguel de Cervantes, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction d’Aline Schulman, Paris, Seuil, 1997, t. 1, p. 43.

B.Quant à la fameuse phrase du chapitre premier de la première partie, elle a constitué de tous temps un véritable casse-tête pour les traducteurs.. quitte à leur en faire perdre raison ! La voici, suivie de quelques variantes dans la version française :

« La razón de la sinrazón que a mi razón se hace, de tal manera mi razón enflaquece, que con razón me quejo de la vuestra fermosura ».
M. de Cervantes, Don Quijote, I- 1 (1605), Citant Feliciano de Silva.

1.« La raison de la déraison qui se fait à ma raison de telle sorte affaiblit ma raison qu’avec raison je me plains de votre beauté. »
Trad. De César Oudin (1614), révisée par Jean Cassou (1949) .

2.« La raison de la déraison qu’a ma raison vous faites, affaiblit tellement ma raison, qu’avec raison, je me plains de votre beauté. »
Trad. Louis Viardot ( 1836)

3.« La raison de la déraison que vous faites à ma raison affaiblit tellement ma raison que ce n’est pas sans raison que je me plains de votre beauté. »
Trad. Francis de Miomandre (1957)

4.« La raison de ma déraison que vous donnez à mes raisons affaiblit si bien ma raison que j’ai toutes les raisons de me plaindre de votre beauté. »
Trad. Aline Schulman (1997)

4.Un regard contemporain : Antonio Muñoz Molina

Antonio Muñoz Molina (Ubeda, Jaén, 1956) est un des écrivains espagnols contemporains les plus reconnus en Espagne et dans le monde. En France, son œuvre entière a été traduite et on peut la trouver dans les collections : Livre de Poche et Le Seuil. Antonio Muñoz Molina est membre de la Real Academia Española et plusieurs de ses romans ont été couronnés de prix littéraires comme le Prix national de Littérature et celui de la critique en 1987 pour son roman El Invierno en Lisboa (Un Hiver à Lisbonne). Il a également reçu le Prix Planeta en 1991 pour son roman El Jinete Polaco (Le Cavalier polonais) et le prix national de la Narration en 1988 et 1992.
Il vient d’être nommé directeur de l’Institut Cervantes de New York, ville dans laquelle il a déjà vécu plusieurs années.
El Invierno en Lisboa, Misterios de Madrid (Les Mystères de Madrid) et Sefarad (Séfarade) sont quelques-uns des succès de ce voyageur infatigable. Il vient de publier Ventanas de Manhattan. Avant de s’envoler vers une autre destination, il a accepté de répondre à nos questions avec amabilité.

Quel genre d’influence le Quichotte peut-il avoir eue sur la littérature française ?
L’auteur chez lequel l’influence de Miguel de Cervantes me paraît la plus évidente est Gustave Flaubert, bien que l’obsession chevaleresque de Georges Stendhal, notamment l’éloge de l’orgueil héroïque espagnol contre l’hypocrisie bourgeoise française, tienne certainement du personnage de Don Quichotte. De plus, j’ai toujours cru que quand Stendhal donnait sa célèbre définition du roman, à savoir « un roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin », il pensait, peut-être inconsciemment, à ce chemin permanent au long duquel se succèdent les histoires et les narrations de Don Quichotte. Les héros de Stendhal, Fabrice et Sorel, se rebellent en silence contre la vie étriquée qu’ils mènent, que ce soit dans leurs châteaux ou dans leur ville natale, en se réfugiant dans les exemples héroïques de Napoléon. Tout jeune, Sorel avait été très marqué par Mémoires de Sainte-Hélène, un récit qui lui ouvrirait la porte d’un autre monde et d’une autre forme de vie. Ses frères et son père pensaient que cette passion pour les livres était une véritable folie et ils avaient tout à fait raison. Par ailleurs, lorsqu’il parlait du Don Quichotte, J.L.Borges aimait bien citer une phrase de G.Flaubert, dont je ne me rappelle pas les termes exacts mais qui ressemble à peu près à : « On peut parfaitement bien observer dans le Don Quichotte les paysages de La Mancha qui, pourtant, ne sont décrits nulle part ».
D’ailleurs, Emma Bovary est une Don Quichotte que la littérature sentimentale a rendu folle, tout comme les romans chevaleresques l’ont fait avec Alonso Quijano. De même, Bouvard et Pécuchet ne forment-ils pas un couple « à la Quichotte », un Don Quichotte et un Sancho Panza immobiles ? »

Mise à part la littérature, dans quels autres domaines le Quichotte a-t-il laissé ses traces ?
« L’influence de Miguel de Cervantes dans la culture française n’est pas seulement littéraire : je pense notamment aux peintures de Daumier, rappelant le Don Quichotte, aux merveilleuses illustrations de Doré, à la musique du Don Quichotte créée par Massenet... »

Comment voyez-vous la relation franco-espagnole à travers la littérature contemporaine ?
« Il y a un paradoxe. Il me semble que, dans la majorité des cas, la littérature contemporaine espagnole, du moins une certaine partie, est plus connue en France que la littérature française en Espagne. En ce qui me concerne, en raison de mon âge, je suis francophile (un afrancesado au sens historique du terme) : j’ai étudié le français au lycée et tout au long de ma vie de lecteur, de grandes passions françaises se sont déchaînées, notamment celle de Jules Verne. Puis se sont succédés Stendhal, Flaubert, Balzac, Proust, Baudelaire, et surtout Proust. Proust est l’auteur que j’admire le plus, après Miguel de Cervantes, et celui que j’aime le plus. Or, dans le monde, la France est le pays où mes livres sont le plus lus et où on leur réserve un accueil tellement chaleureux que cela m’étonne toujours. Sur bien des points, et pas seulement littéraires, je suis toujours un amoureux de la France ».

Entretien réalisé par Serge Fohr et Jean-Luc Puyau - Madrid, juin 2004

5. En guise de conclusion

Le lecteur trouvera dans cette liste non exhaustive des œuvres françaises ou étrangères qui se sont inspirées du Quichotte : Nous avons délibérément omis de citer la très nombreuse littérature enfantine qui s’est inspirée du Quichotte, que ce soit sous forme de bande dessinée ou de récit illustré mais le lecteur pourra en trouver l’essentiel sur les sites internet spécialisés ou dans les librairies férues de Cervantes.

Le théâtre, le mime

. Dom Quixotte, comédie en vers par Guérin de Bouscal, Paris, 1640
. Dom Quixotte, comédie « arrangée » par Madeleine Béjart, jouée par Molière (dans le rôle de Sancho) et sa troupe à paris, en 1668.
. Sancho Pança gouverneur, par Du Fresny, comédie en 3 actes, 1694.
. Sancho Pança, par Bellavoine, 2 actes, 1705.
. Don Quichotte, par Victorien Sardou, 1864.
. Don Quichotte, drame héroï-comique, par Jean Richepin, 1905.
. Bip interprèteDon Quichotte, pantomime par Marcel Marceau.
. Don Quichotte, Création de Serge Ganzl pour le Festival d’Avignon 1977.

Le cinéma

Entre 1902 et 1932, on compte une dizaine de films muets français, anglais, allemands, italiens, inspirés par Don Quichotte. Puis le cinéma parlant verra fleurir également plusieurs versions, musicales ou non :

. Don quichotte, de G.W. Pabst, avec Fédor Chaliapine, musique de Jacques Ibert, 1933.
. Don Quijote, de Rafael Gil, (Espagne) 1947.
. Don Quichotte, de Grigori Kozinstev, (URSS) 1956.
. L’Homme de la Manche, d’Arthur Hiller, avec Peter O’Toole, film tiré de la comédie musicale, 1972.
. Don Quixote, d’Orson Welles et Jesus Franco, 1975, inachevé, paru en 1992.

La musique

Don quichotte, ouverture de G.P. Telemann.
.Sancho Pança dans son île, opéra-bouffe, musique de Philidor, 1762 .
.Don Quichotte de la Manche, opéra d’Antonio Salieri, 1771.
.Don Quixote, poème symphonique pour orchestre, de Richard Strauss, 1898.
.Don Quichotte, comédie lyrique en 5 actes, musique de Massenet, 1910.
.L’homme de la Mancha, comédie musicale de Jacques Brel, 1968.

Et dans les compositions musicales plus courtes :

Chansons de Don Quichotte,4 mélodies de Jacques Ibert.
.Don Quichote à Dulcinée, 3 mélodies de Maurice Ravel
.Le retour de Don quichotte, chanson de Michel Rivard, 1989.
.Don Quichotte et Sancho Panza,chanson de Pierre Perret, 1995
.Don Quichotte et Sancho Panza, chanson de Claude Nougaro, 1997.

La danse

.Don Quichotte, ballet en 4 actes, de A. Gorski, musique de Mingus, 1902, dont le pas de deux est encore fréquemment repris.
.Don Quijotte,Ballet du compositeur anglais Roberto Gerhard, 1940.
.Don Quichotte, chor. de Marius Petipa, et al. dans Patrick Dupond, le talent insolent, vidéocassette de 70 mn, éd. France2/La Cinquième.

Les auteurs tiennent à remercier chaleureusement :
- M. Jean Canavaggio, professeur à l’Université de Paris X, ancien directeur de la Casa de Velázquez de 1996 à 2001, membre correspondant de la Real Academia Española (RAE) et de la Real Academia de Historia (RAH).
- Mme Marie-France Delport, professeur à l’Université de Paris IV Sorbonne
- M. Antonio Muñoz Molina, écrivain
- M. Gérard Nadal, professeur agrégé honoraire

pour leur contribution, leurs lumières et leur disponibilité.

Dernière modification le 24/03/2008

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