Interview du ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, avec La Vanguardia et cinq autres journaux européens [es]

« Plus tôt le plan de relance européen sera disponible, le mieux ce sera »

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Propos recueillis par Virginie Malingre (Le Monde), Olivier Le Bussy (La Libre Belgique), Jaume Masdeu (La Vanguardia), Tobias Kaiser (Die Welt), Anais Ginori (La Repubblica) et Kris Van Haver (Tijd) le 30 mai 2020

Le 27 mai, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a présenté son plan de relance, qui serait financé par l’émission d’une dette commune des Vingt-Sept à hauteur de 750 milliards d’euros. Sur cette somme, il est prévu de verser 500 milliards de subventions aux Etats les plus affectés par la pandémie – comme proposé par Berlin et Paris le 18 mai – et de prêter 250 milliards à ceux qui seront demandeurs. Les négociations entre les Etats membres, qui doivent adopter ce projet à l’unanimité, promettent d’être compliquées. Le ministre français des finances, Bruno Le Maire, appelle à agir au plus vite.

- Que pensez-vous du plan de relance européen ?

La proposition de la Commission est historique. Par son ampleur, elle est à même d’éloigner le risque d’implosion que cette crise fait courir à l’Union européenne. On parle là de 750 milliards d’euros, qui s’ajoutent aux 540 milliards d’euros de prêts que les Européens ont déjà convenu de débloquer.
Elle est historique par son financement, également. Pour la première fois de son histoire, l’Union européenne va émettre une dette commune. D’un point de vue financier, c’est la solution la plus efficace. Et d’un point de vue politique, on met ainsi la solidarité au cœur de la construction européenne. Ce plan de relance soutiendra en priorité les Etats les plus touchés par la crise. Et chacun remboursera non pas en fonction de ce qu’il aura reçu, mais en fonction de sa richesse.
Enfin, cette proposition est historique, parce qu’elle signe le retour du couple franco-allemand sur le devant de la scène européenne. La proposition de Mme von der Leyen s’appuie largement sur la proposition d’Angela Merkel et Emmanuel Macron.

- Comment expliquez-vous l’évolution d’Angela Merkel, jusqu’ici opposée à la levée de dette commune et à une Union de transferts ?

Plusieurs éléments ont joué. Notamment les milieux d’affaires allemands ont pressé les autorités à Berlin d’accepter le principe d’une réponse européenne commune. Les entreprises allemandes produisent partout en Europe et elles savent à quel point elles sont dépendantes de la bonne santé économique des pays voisins.

La Cour constitutionnelle de Karlsruhe, dont la décision pouvait préfigurer l’affaiblissement de la politique monétaire de la Banque centrale européenne et accroître le risque d’explosion de la zone euro, a également joué un rôle décisif. La chancelière Merkel et [son ministre des finances] Olaf Scholz ont pris conscience de ce risque et décidé d’y répondre en prenant une décision politique majeure. Berlin a appuyé la proposition française pour assurer la survie de la zone euro. Je salue le courage et le sens de l’histoire dont a témoigné Angela Merkel. En acceptant l’émission d’une dette commune, elle a permis à l’Europe de franchir un grand pas.

- Les négociations entre les Vingt-Sept s’annoncent difficiles ?

On a aujourd’hui, avec la proposition de la Commission, un point d’équilibre. La priorité, maintenant, ce n’est plus de retoucher les fondamentaux de cette proposition, mais de l’adopter au plus vite. Vu la gravité de la crise, nous ne pouvons prendre aucun retard dans le décaissement de ces aides qui seront indispensables pour beaucoup d’Etats membres. Dans de telles circonstances, trois mois peuvent faire la différence ! Ces financements doivent être disponibles avant janvier 2021. En réalité, il reste quatre pays avec lesquels ces négociations s’annoncent difficiles…

- Vous voulez dire les « frugaux », c’est-à-dire les Pays-Bas, la Suède, le Danemark et l’Autriche, qui s’opposent aux aides sous forme de subventions ?

J’appelle ces quatre pays à revoir leur jugement. Nous traversons la crise la plus grave de l’histoire de la construction européenne, et ce serait une erreur économique, financière et politique de revoir à la baisse les ambitions du plan de relance présenté par Ursula von der Leyen. Ce plan prévoit déjà un mélange de subventions et de prêts, ce qui répond à leur demande.

- Il faudra bien qu’ils obtiennent quelque chose. On sait que les « frugaux » veulent à tout prix garder leur rabais (qui allège leur contribution au budget européen)…

Les rabais feront partie des négociations. Mais encore une fois, nous devons décider vite. Ne sous-estimons pas la gravité de la crise et de ce qui nous attend. Les Etats ont amorti le choc avec leurs moyens, mais cela ne doit pas masquer la réalité de la situation économique et sociale, en France comme partout en Europe, y compris au Royaume-Uni. Avoir 100 000, 500 000, un million de chômeurs en plus, en quelques semaines ou en quelques mois, c’est ce qui nous attend tous. Arrêtons de nous battre pour des détails quand un tsunami nous arrive dessus.

- Il n’est pas sûr que tout le monde appelle ça des détails…

Nous rentrons dans le plus dur de la crise, et les besoins de financement vont être de plus en plus importants. Nous allons assister à une accélération des faillites, à une envolée du chômage. Plus tôt le plan de relance européen sera disponible, le mieux ce sera. Nous avons besoin de cet argent le plus rapidement possible. Tous.

- Pour bénéficier de ces fonds, les Etats devront présenter un plan d’investissements et de réformes agréé par la Commission et les Etats membres. On revient aux pires heures de la crise grecque lorsque Bruxelles conditionnait ses aides à Athènes à des réformes ?

Il n’y a pas de conditionnalité stricte pour les dépenses que l’Union va engager. Mais il est normal que la Commission et le Conseil vérifient que la dette commune des Vingt-Sept serve bien à répondre à la crise. Pour faire simple, l’argent de l’Union n’est pas fait pour financer les loyers des ministères, ou de manière plus générale les dépenses de fonctionnement des Etats membres !

Ces financements doivent permettre d’aider les secteurs touchés de plein fouet par la crise, comme le tourisme, l’automobile ou l’aéronautique, et d’investir dans le système hospitalier durement éprouvé. Ils doivent aussi soutenir massivement l’innovation et les nouvelles technologies décarbonées, pour que l’Europe ne prenne pas de retard par rapport à la Chine et aux Etats-Unis.

- Mme von der Leyen préconise la création de ressources propres à la Commission, afin de rembourser la dette commune sans mettre à contribution les Etats. Y êtes-vous favorable ?

Bien sûr. Il y a plusieurs pistes de réflexion, et notamment la mise en place d’une taxe sur les géants du numérique, qui sortent encore renforcés de la crise. Le sujet est aujourd’hui en discussion au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques, où nous avons l’espoir d’un accord. Mais si aucune solution n’est trouvée d’ici à la fin de l’année, je peux vous assurer qu’en France les entreprises paieront une taxe numérique. La mise en place d’une taxation minimale des plus grandes entreprises peut également offrir une ressource pour le budget européen. C’est une question de justice. Je soutiens également les propositions de prélèvements qui peuvent aider à lutter contre le réchauffement climatique, comme une taxe sur les plastiques non recyclables ou un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Mais je vous rappelle qu’en Europe, les décisions en matière fiscale se prennent à l’unanimité. Cela risque donc d’être très compliqué.

- Lire l’interview sur le site du Monde :
Bruno Le Maire : « Plus tôt le plan de relance européen sera disponible, le mieux ce sera »
- sur le site de La Vanguardia :
Bruno Le Maire : “El Constitucional pesó en la decisión de Merkel de aceptar el plan”
- sur le site de La Libre Belgique :
Bruno Le Maire : "Nous allons tous avoir rapidement besoin de l’argent du plan de relance"
- sur le site de La Repubblica :
Mes, Le Maire : "La Francia non lo utilizzerà, ma le condizioni del fondo sono favorevoli"
- sur le site de Die Welt :
„Merkel hat akzeptiert, was keine andere deutsche Regierung vor ihr akzeptiert hat“
- sur le site de Tijd :
’Niet iedereen beseft welke economische tsunami op ons afkomt’

Dernière modification le 05/06/2020

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