Hommage à Christian Poveda [es]

Texte de l’ hommage à Christian Poveda, photographe et réalisateur franco-espagnol assassiné au Salvador début septembre, prononcé par le journaliste Alain Mingam au cours de la messe dite à sa mémoire le vendredi 25 septembre à Alicante :

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"HOMMAGE A CHRISTIAN
LE 25 SEPTEMBRE 2009,
CATHEDRALE SAN NICOLAS, ALICANTE

Christian,

Je te parle au présent comme je l’avais déjà dit à mon frère, Christian, car tu partages avec lui le prénom et cette fraternité de cœur qui désormais est gravée en chacun de nous tous ici rassemblés. Tu es devenu, mon cher Christian, plus qu’une référence non pas obligée mais spontanée car l’estime et l’affection que nous te portions et continuerons de te manifester à jamais dans le futur, font depuis le 2 septembre partie de notre vie quotidienne.
Les mails et les appels téléphoniques se sont succédés et toute une fraternité d’amis, du métier ou plus anonymes, telle une armée des ombres, s’est mise en marche pour résister à ta cruelle absence.
Pour dire combien tu étais exceptionnel.
En tant que journaliste, photographe, cameraman et réalisateur.
Partout dans le monde, du Polisario de tes débuts en passant par le Liban et le Salvador, tes reportages révélaient dans le viseur de ta conscience une ligne de conduite d’une rare fidélité à des convictions humanistes.
Tes photos, tes films sont là comme autant d’empreintes indélébiles de ton dévouement corps et âme à un journalisme sans compromission, à un cinéma vérité sans concession aucune. Comme le soulignait Carole, ta productrice et amie, tu as fais de La Vida Loca le film que tu voulais avec acharnement et obstination sans faille.
Il était devenu ta seconde vie, l’œuvre d’un parcours dans le droit fil de l’héritage républicain de Grégoire ton chère père et de ta douce mère Marie-Louise , que tu regrettais de ne pas venir voir assez souvent ici à Alicante . Peut être aussi, Christian, comme tu me le confiais au 3ème Xérès ou dernier verre, tu aurais voulu les retrouver plus fréquemment comme Marie-José et Federico pour dissiper les malentendus de jeunesse et leur dire l’amour intact que tu leur vénérais.

Tu ne fus pas un reporter parmi d’autres reporters. Tu ne fus pas juste un homme parmi d’autres hommes : tu fus un homme juste dont le comportement civique comme citoyen dont la rigueur déontologique sur le terrain reste pour toute la profession un modèle de dignité de noblesse d’âme et d’esprit.
Certes, ta stature physique autant qu’intellectuelle en imposait dans la dénonciation de tous les « Guernica » locaux qui ont ensanglanté des guerres civiles que tu as couvertes au Salvador, au Chili, au Pérou et au Guatemala. Comme le dit Etienne qui était avec toi au Salvador ; « Christian avait attrapé le mal de ce pays, il lui est resté fidèle jusqu’au bout, son engagement auprès du peuple salvadorien l’a emmené jusqu’où nous savons. Il continuait son boulot commencé il ya vingt ans. »
La réalisation d’un de tes documentaires préférés, « Revolucion o muerte », était déjà tout un symbole. Christian, pardonne-moi, je ne vais pas tous les citer, la liste est trop longue de ces documentaires qui ont fait ta réputation méritée. C’est avec la même détermination que tu t ‘es attaqué aux problèmes de société en France comme à l’étranger, avec « On ne tue pas que le temps » avec Act Up ou à Jérusalem avec « Au nom du fils ». Tu vas me dire que j’exagère ou que je me laisse emporter par notre passion commune, nous le savions déjà et certains le réalisent aujourd’hui, tu as anobli la condition humaine par la grandeur permanente de ta démarche d’homme engagé. De l’assassinat de Monseigneur Romero devant la cathédrale de San Salvador aux portraits des « pandilleros » ou membres des gangs de la 18 en 2009, tu n’as fait que tisser le lien qui, de reportage en reportage, a donné à ta vie de professionnel tout l’éclat exemplaire qui traversera le temps.
Tu étais très heureux du travail réalisé et tu étais un homme très comblé d’amour près de Patty. C’était l’amour de ta vie comme si toutes les femmes précédentes de ton existence ne t’avaient conduites que vers elle pour te faire vivre l’harmonie, l’osmose absolue, que tu espérais nicher bientôt dans la maison de vos rêves sur le terrain de votre choix. Tu n’en disais point trop, mais vos photos respectives l’un de l’autre portaient la signature d’une vérité de sentiments qui te rendaient fou de bonheur chaque jour davantage et dansait dans ta tête la salsa de vos rêves mêlés.
Oui, Christian, tu étais pudique, parfois trop, comme le regrettaient hier soir Marie José et Federico, débordant d’affection et d’admiration pour leur grand frère. Je vais te faire une confidence, Christian, tes « potes » venus de Stains et de Saint Denis le confirment, sont là autour de toi. Ils sont tels les gardiens du temple béni de votre folle jeunesse, quand vous trafiquiez vos CV afin d’être embauchés tous en cœur à l’imprimerie de France Soir, avant de partir jouer les Steve Mc Queen de banlieue sur vos Triumph, motos de votre légende.
Oui, Christian, ceux-là mêmes que tu voulais comprendre t’ont assassiné, toi l’homme et le réalisateur qui ne supportait pas que la mort soit un tel spectacle dans les rues de San Salvador. Tu as payé de ta vie l’engagement qui te fait mériter aujourd’hui une place d’exception au panthéon de notre métier. Tu as payé de ta vie ta passion dévorante pour le photojournalisme et le cinéma en donnant raison à ton comparse, le photographe Alberto Garcia Alix :

« La photographie a en elle quelque chose d’infernal, je veux dire : d’où l’on ne revient pas. Pris par sa main nous passons de l’autre côté de la vie. Et là, saisis dans son monde de lumières et d’ombres, n’étant qu’une présence, nous vivons aussi. Immuables. Oubliées les peines, nous rachetons nos péchés. Enfin domestiqués ; bloqués. De l’autre côté de la vie. D’où l’on ne revient pas. »

Tes assassins n’ont pas compris, ou n’ont pas voulu comprendre, que le film coup de poing que tu as fais n’était en fait qu’une main tendue pour appeler à la tolérance. C’est elle qui a peut-être dérangé tous ceux qui n’en voulaient point.

La mort transforme la vie en destin, soulignait André Malraux. Nous sommes tous aujourd’hui orphelins de tes coups de gueule ou coups de cornes de « taureau ailé » comme j’aimais t’appeler, orphelins de tes rires francs et sonores, de tes tapes chaleureuses sur l’épaule. Je pense à Patty, à tes chers parents, à Marie José, à Federico, sa femme Diecy et ses enfants Debora et Juan-Luis, à toute ta famille, à tous tes amis ici présents , à Carole et à toutes celles et à tous ceux qui ont travaillé sur le film, je les enlace pour toi, comme nous t’embrassons avec ferveur.
Abrazos fuertes

PS :
J’allais oublier, Christian,
Je voulais te dire, qu’à chaque déjeuner du vendredi que tu aimais tant partager, ton verre sera présent et monteront jusqu’à toi le bouquet des vins que nous te dédicacerons. Hasta la victoria."

Texte d’un ami de Christian Poveda, écrit à sa mémoire :

"Il devait être minuit
Il devait être minuit ou guère plus. Sur la cheminée une tortue en bronze, à gauche une petite aquarelle de Di Rosa, un cheval, le picador juché, la placita de tienta. Cette placita est là à quelques mètres
de nous, au bout du monde mexicain de San Luis de Potosi. La savane gèle et il neigera à l’aube, donnant aux cactus des airs de sapins ébouriffés.
On a dîné de tacos et tapas au coin du feu et parlé toro. Christian s’excitait : « moi, je suis d’Alicante et le plus grand torero, c’est Manzanares ! ». Jusque là, et à quelques nuances près, on partageait ses convictions. L’affaire est devenue digne d’intérêt quand il a rajouté de son accent de titi parigot :
« D’ailleurs je torée comme lui. Demain, je te montrerai ».
- Montre déjà, lui ai-je répondu.
- Pas ce soir…
Cela tombait à pic. Le fils de Pepe Garfias venait à l’instant de nous proposer un jeu mexicain dont les règles n’obligent pas à Bac plus seize : deux dés, 7 et 11 tu bois, tu rejoues. Le reste, tu passes
ton tour. Un seul breuvage de référence, la tequila faîte maison. Je renifle le traquenard, Poveda s’enthousiasme. Il a toujours foncé Christian. Bref, les équipes nationales se forment et sauf erreur de
mémoire, Garfias junior et Emilio Maillé défendent les couleurs du pays qui reçoit, Christian et un Mexicain d’origine espagnole se groupent sous
la bannière ibérique et je fais tandem avec Di Rosa pour l’honneur du coq. Donc vers minuit, les carottes sont cuites et moi, rôti. Deux fois trois
mauvaises séries d’affilée, douze gnoles à la queue leu leu, la tortue qui bouge, le cheval à l’envers…
J’annonce alors que la France perd un de ses membres et quitte la table avant d’aller errer dans l’hacienda à la recherche de ma chambre que je ne trouverais pas. J’ai fini par pousser une porte et finis la nuit les bras en croix. Depuis, au mot tequila, je pense à Poveda. Il les a tous enterrés, même le fiston Garfias qui en buvait au biberon et avoua
le lendemain à la vue de Christian, frais comme un gardon : « Este tiene cojones ». Un constat confirmé en piste, Poveda ayant mangé du lion
face à la plus grosse vache, même si la gestuelle ne rappela pas toujours Manzanares. Moi, je reçus une cornada superficielle soignée par le mayoral qui me demanda en ouvrant la boîte à pharmacie
déglinguée : « piqûre anti-crotale ou tequila ? »
- Allez patron, remettez-nous ça…
À l’époque des corridas sur Canal +, Christian était notre reporter libre. Fallait pas lui dire les choses, il trouvait le sujet, les personnages et leurs images formidablement décalées. On l’envoyait au cassepipe
sur le solo d’El Juli novillero à Madrid ou graciant un toro à Mexico et le Poveda il ramenait des plans incroyables : « Mais comment as-tu
fait ? ». T’occupe pas, répondait-il, avec le sourire et cette balafre au visage qu’ont les toreros châtiés par la corne. Le matin, il bricolait son matériel comme les valets d’épée brossent les capes. On discutait. Il était minutieux, précis, instinctif. De sa petite caméra, truffée de ressources techniques rafistolée avec du fil de fer ou presque, Christian
obtenait des merveilles. Il se faufilait partout, les portes cédaient une à une et les placiers des arènes, devenus ses copains, l’avaient surnommé
le « fauve ».
Huit jours avant son assassinat, Christian Poveda est revenu à San Luis de Potosi donner des cours à de jeunes photographes, à quelques encablures de chez Garfias où un matin glacial, des bonshommes
de neige en forme de cactus s’étaient inclinés pour saluer son courage. _ L’espace d’un matin où il s’était senti torero et comprit que le toro, s’il t’exige parfois vie pour vie, n’aura jamais la lâcheté des hommes.

Zocato"

Dernière modification le 25/04/2012

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